mercredi 15 avril 2020

Relier des livres brochés, d'autres méthodes

Des solutions pour relier des livres brochés (au sens que ce mot a aujourd'hui, c'est à dire des livres non formés de cahiers, donc pratiquement tous les livres publiés de nos jours) ont déjà été présentées dans ce blog.
Au delà de la solution classique, citée dans tous les ouvrages de reliure, qui consiste à coudre des pages entre elles à la machine pour former des cahiers, une solution simple et classique, par "couture à fils noyés" a fait l'objet de l'article, dans ce blog,  "un tutoriel pour la reliure d'emboitage" du 25/02/2018, puis une solution plus élaborée a été proposée dans l'article "Des livres brochés aux dos arrondis", du 27/02/2018.

Cette dernière solution permet de produire un livre tout à fait semblable à une reliure "à la française", et présente à mon sens beaucoup de qualités: rapide, robuste, élégante, simple... Cependant je ne saurais la recommander pour des ouvrages anciens, surtout dans un contexte de restauration. Le cas est rare, puisque ces ouvrages étaient toujours formés de cahiers. On rencontre toutefois des cas où les feuilles ont dû être désolidarisées, en général parce qu'une endossure "sauvage" a complètement détérioré les fonds de cahiers. La solution évoquée précédemment reste possible, mais le résultat n'est pas vraiment conforme à l'aspect d'un livre ancien, surtout au niveau de l'ouverture des fonds de pages. Dans une optique de restauration exigeante de l'ouvrage, ce point peut apparaître comme rédhibitoire.

Il y a une autre raison qui peut rendre difficile la solution par fils noyés. Dans certains ouvrages, et en particulier les éditions modernes, les marges intérieures des pages sont courtes, et l'on se rappellera que la méthode en question (comme la méthode traditionnelle par couture) oblige à en prélever une petite distance pour la couture. Ce point peut rendre l'ouvrage difficile à lire, voire impossible.

Une solution "à priori" consisterait à constituer des cahiers en regroupant des pages avec des onglets. Malheureusement, cette solution est inopérante car elle fait "monter" exagérément le dos, qu'il devient difficile d'arrondir correctement.

Les 2 solutions qui seront présentées ci-dessous s'inspirent de cette idée mais évitent son inconvénient par un décalage judicieux des onglets. Ce faisant, elles permettent de retrouver la structure traditionnelle en cahiers, et pour la deuxième méthode sans perte de la marge intérieure. Précisons toutefois qu'elles sont très laborieuses, et qu'on ne peut les conseiller que dans les cas exceptionnels qui ont été évoqués plus haut.

La première solution m'a été fournie par mon ami et professeur de dorure François Voignier. On la trouve également évoquée dans des documents anciens. La figure suivante permet d'en comprendre le principe.



Les pages sont recoupées côté marge intérieure par groupes de 6 pages. Par exemple, pour le premier cahier:
     - les feuilles 1-2 et 11-12 sont recoupées sur 6mm
     - les feuilles 3-4 et 9-10 sont recoupées sur 3mm
     - les feuilles 5-6 et 7-8 ne  sont pas recoupées

Par cette méthode, un seul onglet est posé pour réunir les 6 pages. Les 6 pages étant posées sur table convenablement alignées côté "gouttière", on encolle en une seule fois les 3 feuilles supérieures sur 9mm côté dos, on pose un onglet de 18mm, on retourne l'ensemble et l'on fait de même en repliant l'onglet sur les 3  feuilles inférieures.
L'inconvénient de cette méthode est que (voir figure), les feuille 1-2 et 11-12 ne s'ouvrent qu'au niveau du point P, la feuille 3-4 (et de même 9-10), au niveau du point Q. Il y a donc perte de marge intérieure pour ces feuilles.



La deuxième méthode, proposée ci-après, se comprend aisément sur la figure ci-dessus.  Les feuilles sont coupées comme précédemment, mais dans un ordre différent:
     - les feuilles 1-2 et 11-12 ne sont pas recoupées
     - les feuilles 3-4 et 9-10 sont recoupées sur 3mm
     - les feuilles 5-6 et 7-8 sont recoupées sur 6mm
Les paires de feuilles symétriques sont alors reliées par un onglet pour chaque paire, mais cet onglet est prolongé de façon à ramener tous les fonds de feuillets au même niveau.
Dans ce cas, toutes les pages s'ouvrent au fond de l'onglet 5-8.

 Au point de vue de la hauteur du dos, on voit que dans les deux cas, le dos a monté, au niveau de la coupe AA, de 2 fois l'épaisseur de l'onglet. Au niveau des coupes BB et CC (2ème méthode), il y a plus d'onglets mais d'autant moins de feuilles. L'épaisseur, une fois comprimée, est normalement plus mince qu'au niveau AA. Donc sous cet aspect, les deux méthodes sont équivalentes.




La mise en oeuvre pratique pour la 2ème méthode est illustrée par le schéma ci-dessus. On crée un gabarit égal au feuillet externe ouvert (par ex. avec les pages 2,11 visibles). On place une protection plastique sous la jonction des feuilles, protection que l'on peut nettoyer après chaque pose d'onglet. Pour chaque feuillet, on dispose les 2 feuilles sur le gabarit, au dessus de la protection (pages 3-4 et 9-10 sur la figure). On encolle les bords intérieurs des feuilles sur 3mm en délimitant la colle à l'aide de macules (plastiques par ex.).  On mesure l'espace réel entre les deux feuilles (en principe 0 ou 6 ou 12mm), qui augmenté des 6mm de collage donne la largeur de l'onglet. On coupe cet onglet et on le place à cheval sur l'espace mesuré . On détache le feuillet ainsi constitué en glissant un plioir dessous. A l'aide de papier gaufré (genre Sopalin), on éponge les excès de colle et l'on protège la zone de l'onglet à l'aide d'une bande de papier gaufré que l'on pointe au plioir (sans l'écraser complètement) en quelques points, ce qui permet d'empiler provisoirement les feuillets ainsi constitués

Pour la couture, et pour les 2 méthodes, on peut utiliser un fil assez gros puisqu'il vient se loger dans la partie mince du cahier.

J'ai expérimenté les 2 méthodes, qui toutes deux fonctionnent. La deuxième est évidemment beaucoup plus laborieuse que la première, car elle requiert la pose de trois fois plus d'onglets. Elle a cependant les avantages décrits plus haut au niveau du résultat.



Les photos ci-dessus montrent l'application de la 2ème méthode à un ouvrage ancien composé de 162 feuilles, dont on fait 27 cahiers de 6 feuilles. On voit que la hauteur initiale du dos, de 26mm est montée à 30mm après construction des cahiers, puis à 35mm après couture avec un fil de grade 18. L'augmentation de hauteur d'environ 1/3 de la hauteur initiale est dans la norme, et permet un arrondi dans les conditions normales.

samedi 11 avril 2020

Une mosaïque de cuir par la méthode Creuzevault

 La création de mosaïque de cuir implique généralement un travail extrêmement minutieux dans la mesure où les différentes pièces doivent s'ajuster exactement les unes aux autres, ou s'ajuster précisément dans des places prévues à cet effet.

Il existe une méthode qui ne présente pas cet inconvénient, et que l'on connait sous le nom de "méthode Creuzevault", du nom d'une dynastie de relieurs du début du XXème siècle, Louis le père et Henri le fils.

  Le principe en est simple. Des motifs de peau sont disposés et collés sur un cuir qui sera le matériau de couvrure général (fig. 1). La "tartine" est mise sous la presse, avec une plaque d'émalène intermédiaire disposée côté chair.


 
Ce qui en ressort est, côté fleur, l'image exacte de ce que l'on verra in fine, cependant les pièces rapportées se sont enfoncées dans la peau de couvrure, et réapparaissent côté chair sous forme de reliefs équivalents (fig. 2) .

On demande alors au pareur de refendre cet ensemble à une épaisseur choisie. La peau qui en ressort peut alors être utilisée comme un cuir de couvrure ordinaire

 

La seule difficulté au niveau de la conception de l'ensemble consiste dans le respect des épaisseurs.
La figure ci-dessus permet de comprendre cette condition.

On suppose que le couteau du pareur doit laisser au dessus et au dessous de la coupe une épaisseur minimum c de cuir, par ex. c=3/10mm. Il est clair que la hauteur de coupe hp demandée au pareur doit être supérieure à hmin=e+c où e est l'épaisseur des éléments de décor, et inférieure à hmax=h-c, où h est l'épaisseur de la peau avant refendage. En regroupant e+c<hp<h-c, on déduit d'abord e+c<h-c, soit e<h-2c.
Par exemple, pour un cuir d'épaisseur (avant refendage) h=10/10, avec c=3/10, on voit que l'épaisseur de l'élément de décor e doit être inférieure à 4/10. Si l'on choisit e=3/10,  la hauteur de coupe demandée au pareur sera donc comprise entre 6/10 et 7/10.

Ce calcul montre à l'évidence qu'on ne pourra guère superposer plus d'une épaisseur de décor, car en place de e il faudrait considérer e1+e2<h-2c, condition difficile à réaliser avec des épaisseurs usuelles.

Les photos jointes montrent un exemple réalisé avec l'ouvrage de Patrick de Carolis "La dame du Palatin", histoire de l'ascension sociale d'une femme, dans l'univers violent des empereurs romains.

La méthode est intéressante pour sa facilité de mise en oeuvre. Cependant elle n'est efficace que pour des décors faits de pièces indépendantes, posées sur un fond unique, comme ci-dessus. Elle le serait moins pour  un décor fait de pièces jointives, qu'il faudrait alors découper et assembler avec précision, comme usuellement.



dimanche 9 février 2020

Un étui pour des journaux...ou pour un livre

Note. Cet article a fait l'objet d'une modification à la date du 16 Mars 2025. Certains schémas et /ou paragraphes comportent des mentions "papier cache" en place de la mention "adhésif affaibli" (ancienne version de l'article).

Lorsqu'on dispose d'une collection de journaux, il est fréquent de les relier par années. Outre que c'est un travail important, les journaux perdent alors une part de leur authenticité; on peut le regretter. A part de les remballer dans une caisse d'où personne n'ira jamais les déterrer, il reste une solution: les insérer dans des étuis qui pourront être mis en bibliothèque comme des livres.

Sur un autre plan, pour qui s'exerce à la reliure de création, il reste toujours au final le problème de protéger ses œuvres. Certains confectionnent des boîtes pour les loger. L'inconvénient de cette solution est que l'objet n'est alors plus visible. Si l'ouvrage est magnifique, c'est dommage ! D'autres confectionnent des étuis, c'est à dire des boites dont un côté latéral est ouvert. C'est à mon sens la meilleure solution. Ces boites sont en général parallélépipédiques, ce qui rend un peu difficile l'extraction de l'ouvrage.

La solution proposée ci-après est une solution simple, devant répondre au "cahier des charges" suivant:
     - permettre d'apercevoir, au moins partiellement l'objet, et de le saisir facilement
     - être habillé intérieurement d'un revêtement doux, et extérieurement d'un revêtement lisse
     - être facile à réaliser

En l’occurrence, l'étui est basiquement une simple boite dont un des côtés est ouvert, tronquée en trapèze, de sorte que les journaux (ou le livre) débordent partiellement de l'ouverture (photo ci-contre).

1. Coupe des cartons et habillage intérieur

Les figures ci-après donnent tous les éléments de calcul des dimensions et les pièces de carton à couper (agrandir en cliquant dessus).
 
Schéma général

 
Une synthèse des dimensions est donnée dans le tableau suivant, avec un exemple personnel pour un livre de dimensions 21,5x16,3x2,5, cartons d'épaisseur 3mm.



On garnit sur un bord toutes les pièces de carton sur un bord (voir schéma général ci-dessus) sauf le dos, d'un papier replié dit "papier cache", collé sur 1cm env. sur la face extérieure du carton, libre sur la face intérieure sur env. 1,5cm, cependant maintenu soit par un filet de colle léger au bord, soit par quelques points de colle (schéma ci-contre). Ce papier permet de réserver la place pour le retour de couvrure. Repérer au côté extérieur du carton le bord ainsi équipé.

Habiller les cartons du côté libre du papier replié , en les recouvrant d'un papier velours (papier velours Relma par ex.), que l'on positionnera avec soin au bord du carton, légèrement en retrait. On aura coupé ces pièces velours un peu plus grandes que les pièces de carton, et on les ajustera après collage au scalpel ou à la poncette sur les autres côtés.

2.  Montage de l'ensemble

Les dessins ci-après donnent les étapes de montage. On assemble d'abord un flanc et le dos (1), en maintenant le dos entre deux blocs (des fers à repasser anciens sont l'idéal pour cela). Le dos est posé sur le flanc et non contre lui. On encolle le chant du dos, on le pose, mais le tissu velours absorbe la colle. On re-enlève alors le dos et on l'encolle à nouveau, puis on le pose définitivement. On fait de même pour les deux petits côtés (2), toujours par collage en deux temps, en veillant à ce que la partie velours collée sur papier libre (marqué au dos) soit vers l'extérieur de l'étui. On charge les chants supérieurs de colle et on place le deuxième flanc, une seule fois (3). On peut régler délicatement l'assemblage, en étant conscients que toute maladresse peut entrainer l'effondrement en "château de cartes".
Après séchage, l'ensemble peut être manipulé mais reste fragile. On peut poncer délicatement certaines arêtes. On couvre tête et dos(4)  (et le pied si l'on veut), d'une cartonette qui absorbera quelques défauts d'assemblage. Enfin on couvre les arêtes d'une bande de papier Kraft à cheval.
Après séchage, l'ensemble est extrêmement solide.

3. Habillage extérieur

 Pour couvrir le tout, j'utilise un skivertex du commerce. Le plan de l'habillage est défini ci-dessous, et sa géométrie doit être respectée de manière précise (dimensions, perpendiculaires).
De nouvelles données: c, d, eta sont apparues: c est la largeur des replis de skivertex qui retournent vers l'intérieur, d est la largeur d'un petit rabat destiné à couvrir 2 arêtes, eta est une marge qui permettra de recouper exactement suivant le besoin. Personnellement, je prends généralement c=d=1,5cm, eta=1cm

Compte tenu des dimensions , on devra disposer d'un rectangle d'au moins (2A+E+2c) par (H+2E+2eta). On dessine le plan au dos de la feuille, on la coupe précisément, puis on forme les plis sauf aux lignes tirets et pointillés. Pour le skivertex, on peut marquer le pli au doigt mais jamais au plioir sous peine de casser le matériau.

Le placement de la boite doit être fait avec rapidité. On encolle la partie dos et un flanc (je conseille d'encoller boite et papier, ce qui donne un peu plus de temps). On place le dos puis un flanc à leur place puis on tente aussitôt de refermer l'ensemble dans ses plis, flancs et rabats. On dispose de très peu de temps pour rectifier l'ensemble du placement si nécessaire.
Après cela, on encolle l'autre plat, puis les rabats (3). On rectifie si nécessaire les petits rabats (7) de façon à n'avoir ni chevauchement ni débordement puis on les colle. On recoupe de même les rabats (4) pour n'avoir pas de débordement, et même 1mm de retrait, puis on les colle, en insistant car le collage du skivertex sur lui-même est difficile.

Pour les replis vers l'intérieur, commencer par les replis (6). On les recoupe sur les côtés de façon à ce qu'ils se placent normalement à l'intérieur, sans détacher complètement les petites coupes latérales, qui serviront à couvrir les angles, . On fend le papier plié sur les bords, ce qui earmet de soulever le papier velours et de remplier le skivertex vers l'intérieur. On colle le rempli (6) puis on rabat le papier velours.
Pour les grands replis (5), on prendra soin d'inciser le papier velours sur 2cm au niveau des angles, incisions marquées par des (a) sur le schéma 3 du paragraphe 2. Ceci permet de soulever le papier velours sous le Kraft affaibli. Comme précédemment en recoupe les extrémités du repli skivertex sans détacher les petites coupes, on colle les replis puis on rabat le papier velours.
Enfin, avec les petites coupes laissées pendantes, on couvre au mieux les coins.

Les photos ci-dessous montrent l'étui vide, l'utilisation pour des journaux et pour un livre


lundi 3 février 2020

Deux nouvelles mosaiques de cuir par "sertissage arrière"


Un décor "précieux" 


Pour cet ouvrage notoire dans le monde de la reliure: "Dorure et décoration des reliures", d'Yves Devaux,  j'ai opté pour un décor précieux comportant au premier plat, un collier porté par un profil féminin, et au deuxième plat, une sorte de talisman rouge et or.

Les techniques utilisées ont déjà été évoquées dans ce blog: l'usage de la feuille d'or*, d'une part, et d'autre part cette technique sur laquelle je travaille (et espérons le) progresse, depuis 4 ouvrages, présentée sous le nom de "sertissage arrière" ou quelquefois "méthode aurélienne", en hommage à celle qui l'a introduite.

L'ouvrage est construit de manière non-classique en utilisant une couture sans ficelles ni rubans, apparentée au mode de couture copte. De ce fait l'ouvrage peut être ouvert à plat (v. photo ci-dessus), ce qui est un avantage pour un ouvrage didactique.

L'ensemble du décor est composé dans une peau glacée anthracite mise en forme, au premier plat, sur un profil féminin portant un collier de pierres et de perles dorées.
Le profil féminin au premier plat est réalisé par un empilage de cartons que vient recouvrir le cuir de couverture sous une pression à l'émalène.
Les perles d'or sont obtenues par sertissage arrière d'une deuxième peau dorée à la feuille*.
Les cabochons de couleurs vives sont réalisés suivant la méthode Voignier, solidifiés aux bords à l'aide de bériplast.


Au deuxième plat, le
"talisman" utilise à fond la technique "aurélienne", les zones dorées provenant d'une seconde peau collée à l'arrière de la couvrure générale.

 Titre et auteur sont rapportés sur le dos dans des logements déterminés par des faux-nerfs de formes ovales pour deux d'entre eux et ronde pour le troisième.
Les éléments du titrage sont dorés au ruban dans des pièces de titre de couleur rappelant le thème des bijoux qui caractérise le décor.

Les gardes-couleurs sont d'un papier à la cuve coloré en nuances de verts et filets dorés qui s'harmonisent avec les plats. Les charnières de peau prolongent naturellement le cuir noir de la couvrure.


 * Dans le cas présent, il s'agit de feuille de cuivre et non pas d'or.




Aux racines du temps, de Stephen Jay Gould

C'est ce même procédé de construction qui a été appliqué pour cet ouvrage du paléontologue américain Stephen Jay Gould, pape du Darwinisme, auteur de nombreux ouvrages sur ce thème ("Le pouce du Panda, etc...).
Par cet ouvrage, j'ai voulu surtout tirer les conclusions de l'essai précédent de mosaïque à plusieurs couleurs (2ème ouvrage du 22 Juillet 2020). En particulier, l'assemblage de plusieurs couleurs en "patchwork" à l'arrière ré-apparaissait, malheureusement, quoique de manière discrète, à l'avant du décor sous certaines lumières.

L'idée exploitée ici est précisément d'utiliser ce défaut pour en faire un élément du décor. Ainsi les éléments du "patchwork" seront seront dessinés de telle sorte qu'apparaissant sur l'avant, ils feront partie intégrante du décor.

Au regard du sujet, l'illustration du 1er plat s'imposait, comme une évocation imagée du Big Bang primordial de l'univers. Les pièces du "patchwork" arrière sont clairement matérialisées à l'avant sous forme de rainures.



Le second plat est une représentation plane de la Terre, obtenue par la technique de superposition également évoquée dans ce blog.

Le dos, enfin, est agrémenté de deux nerfs obliques qui délimitent une pièce de titre en 3 couleurs.

Les gardes-couleurs sont dans un papier glacé figurant une nébulosité or sur fond bleu, manière de rappeler un ciel primitif prêt à se condenser en une multitude d'étoiles.


lundi 23 décembre 2019

Un "La Pléïade" fait comme un "La Pléïade"


 Cet article est le fruit d'un challenge que s'est proposé mon ami Marc: rhabiller un "La Pléïade" de sorte qu'il ressemble... à un "La Pléïade". C'est un challenge comme je les aime, et notre collaboration a été, je crois, fructueuse.

 Sur le plan de la reliure, le "cahier des charges" est simple, mais non classique: couverture souple imitation cuir, couvrure continue sans mors, dos non collé formant soufflet, titre faisant effet de pièce de titre, gardes-couleurs unies.

Les dessins et photos peuvent être agrandis en cliquant dessus.

1. Pages de garde
On commence par doter l'ouvrage de pages de garde. En fait (croquis No 1), il nous suffira, de chaque côté du livre, d'une seule page comportant un retour d'au moins 4cm. A la fin de l'opération, la page entière sera contrecollée par la garde-couleur, le petit retour sera intégré dans le montage. Si l'on souhaite inclure une vraie garde blanche, il suffira de l’intégrer auparavant au corps du livre, au dessous de la page double, par onglets ou accrochage sur 4mm.
2. Couvrure carton







 Le dos du bloc livre étant préalablement "griffé" par des traits de scie, on colle sur ce dos une mousseline débordant de part et d'autre d'environ 5cm (croquis No 2) . On la colle également sur les retours de papier. Ces retours constituent en quelque sorte des "pattes" de montage. Après séchage, on arase ces "pattes" au ras du livre, on colle le signet et les tranchefiles, et on prend soin de fendre ces "pattes" ras du dos sur environ 2cm.

 On entoure alors l'ouvrage d'une cartonnette de 3/10 environ, débordant du livre d'au moins 5mm sur le pourtour. Cette cartonnette est collée sur les "pattes" de montage mais n'est pas collée sur le dos. On recoupe la cartonnette sur tout le pourtour en ménageant des "chasses' (3mm max). On ébauche au plioir, en s'appuyant sur une règle, les plis d'ouverture au ras du dos.

La couvrure s'effectue ensuite normalement, comme pour une reliure classique. Pour la ressemblance avec un vrai "La Pléiade", on peut choisir un skivertex imitation cuir. La ressemblance est étonnante.
Pour le titre, sachant que le dos d'un "La pléiade" est doté d'une imitation de pièce de titre de couleur, il suffira d'en poser une vraie.

L'ouvrage que se proposait Marc est le  "Journal 1899-1939"" d'André Gide, qui relate le quotidien, les pensées, la philosophie de l'auteur dans la période de l'avant-guerre. L'ouvrage est en bon état, mais la couverture manque. Il  était donc urgent de le restaurer.

Sur la photo ci-contre, le livre de droite est le résultat de l'opération. Pour comparaison, on a figuré, à gauche, un vrai "La Pléäde".


 Les photos ci-contre montrent (A) l'effet de couverture souple et (B) la présence de soufflet. Les garde-couleurs (C) sont unies, comme dans les vrais "La Pléïade".

 L'effet "fausse pièce de titre" (voir modèle) est obtenu à l'aide d'une "vraie" pièce de titre (D).

C'est bon, Marc, le contrat est rempli !

vendredi 25 octobre 2019

Une restauration quasi-réversible

La méthode exposée dans cet article a été profondément "repensée" par la suite et a fait l'objet d'une version plus pratique et plus efficace, exposée à la date du 30 Mai 2020 (elle-même remaniée quelques mois plus tard). On se reportera avantageusement à cette date pour une méthode largement plus pratique.

On connait l'importance qu'il y a lieu d'attacher à la réversibilité des opérations. C'est un principe général; toute restauration, et même toute reliure, devrait respecter ce principe suivant lequel toute opération portant sur le document d'origine devrait en principe pouvoir être défaite si besoin est.
Pourquoi déferait-on ce qui a été fait ? Soit que l'on juge, soi-même ou un autre, que l'on aurait pu faire mieux, soit que les possibilités de la technique permettent demain ce qui n'est pas possible aujourd'hui...
La question de la réversibilité porte surtout sur l'utilisation de la colle. Le collage à la colle d'amidon peut être défait par simple apport d'eau, alors que la colle chimique ne le permet pas.
Respecter ce choix est déjà une bonne précaution; mais pourtant un peu illusoire, car lorsqu'on nourrit les dos de colle de pâte pour y accrocher une mousseline, il y a peu de chances, en cas de démontage que les cahiers en ressortent indemnes.

Le challenge que j'ai voulu relever avec ce livre d'enfants est celui-ci, que je résume par un cahier des charges.
     - Ne pas encoller les fonds de cahiers
     - Respecter au mieux la couverture d'origine
     - Sauver les pages de garde d'origine

La photo ci-contre montre l'état initial de l'ouvrage. Les cinq cahiers sont désolidarisés. Le dos est absent mais il reste un "moignon" de toile rouge sur le premier plat , qui passe sous la couverture papier. les gardes volantes sont désolidarisées, mais les gardes collées sont propres.


 Pour ne pas apporter de colle au fond des cahiers, on choisit de coudre les cahiers sur la mousseline, suivant la technique de couture sans ficelles ni rubans.




1. Couture.

De manière pratique, j'ai collé la mousseline sur un papier .
 Kraft en ménageant des "fenêtres" au niveau des grecquages. Les photos ci-contre (agrandir en cliquant) montrent les coupes de Kraft et de mousseline, puis les deux assemblées, puis la position de couture du 1er cahier.
 La pratique de couture sans ficelles à travers les fenêtres est certes un peu contraignante, mais l'assemblage final est robuste.

Fig. 1



Le schéma ci-contre à gauche montre ce même assemblage.

 2. Création du soufflet

Il y a alors de part et d'autre du dos deux bandes de Kraft doublé mousseline en excédent. On rabat une largeur de cet excédent égale à la largeur du dos, sur le dos, sans le coller, puis une largeur identique de l'excédent symétrique en le collant sur le premier. On a ainsi créé un soufflet.

3. Montage de la toile au dos

Fig. 2
On colle ensuite sur le soufflet ainsi formé 'un papier de la couleur des "gardes" dépassant sur les côtés (fig. 2). Ce papier servira pour l'accrochage de la couverture.

Fig. 3
La figure 3 montre le montage de la couverture. Au premier plat, une toile est passée sous le "moignon" de toile ancienne; mais elle porte un papier d'accrochage identique à celui de la fig. 2. On colle ensuite la toile sur une cartonette formant le faux-dos.

Le même dispositif est utilisé au 2ème plat, sauf que, dans le cas présent, on ne disposait pas d'un "moignon" de la toile ancienne. On se contente alors d'un montage bord à bord.


4. Accrochage de l'ouvrage dans sa couverture,  et assemblage des gardes volantes

 Le dos du livre est alors collé sur à l'intérieur du faux-dos. On rappelle qu'un soufflet existe déjà (par. 2). Pour assurer l'accrochage des plats, il suffit de coller les 2 paires de "papiers d'accrochage" des plats à ceux de l'ouvrage (fig. 3).
 


Les gardes volantes sont alors simplement collées à la colle
 d'amidon sur ces "pattes" de liaison" réalisant en même temps la continuité des pages de garde.


 Ci-contre, à gauche et à droite, l'ouvrage fini, extérieur et intérieur




lundi 22 juillet 2019

Une autre méthode de mosaïque de cuir, par "sertissage arrière"

Cet article décrit mes premiers essais d'une nouvelle méthode de mosaïque de cuir. La méthode y est complètement explicitée (2ème ouvrage ci-dessous). Cependant, des réalisations plus ambitieuses y sont exposées à la date du 3 Février 2020. On les consultera utilement

Les deux réalisations présentées dans cet article illustrent une méthode de mosaïque de cuir qui n'a pas encore été explicitée dans ce blog. Cette fois, l'effet "mosaïque" se présente comme si certaines pièces de couleur étaient "serties" dans le cuir de couvrure. Très honnêtement, j'en attribuerai l'idée de base à mon amie Aurélie, qui la première l'a improvisée sous mes yeux pour le titre d'un livre. Pour cette raison, je l'ai appelée "méthode aurélienne". Pour faire plus scientifique, on pourrait la nommer "méthode par sertissage arrière".

Les deux ouvrages présentés ci-dessous ont été en fait réalisés l'ordre inverse de leur présentation ici, de façon à mettre en exergue la plus récente donc la plus élaborée. Par contre les principes et les détails des opérations ne sont explicités que dans le 2ème article ci-dessous.

Sertissage arrière: 2ème réalisation

La technique mise au point dans un premier ouvrage (voir 2ème article ci-dessous)  est utilisée pour l'ouvrage: "Récréations botaniques", d'Henri Coupin, dont le sous-titre "Ce qu'on voit dans les fleurs", résume à lui seul le contenu.


Outre une meilleure maîtrise du procédé par rapport à la première réalisation , une difficulté est ajoutée au niveau des sujets figurant le décor. Certains sujets sont traités par la méthode de la "dorure à la feuille" (ici il s'agit en fait de cuivre) méthode qu'il faut maîtriser suffisamment pour obtenir un résultat valable. Honnêtement, le challenge n'est encore qu'imparfaitement réussi.

Pour le reste, le principe est resté le même: le cuir de couvrure, évidé au niveau des motifs, est doublé à l'arrière d'un cuir fin qui porte la couleur; laquelle est dans le cas présent une couche d'or (vrai ou faux). La cuir arrière est poussé à l'émalène à travers les vides du cuir avant.




La méthode a été appliquée pour les fleurs et les feuilles de vigne au premier plat, et également pour le "collier de perles" au 2ème plat.

 Les titres au premier plat sont réalisés par incrustation de pièces de titre dans des logements initialement prévus.


 Le dos porte également le titre complet sous la forme d'une pièce de titre longue prise entre deux nerfs en forme de fleur.

Les garde-couleurs sont d'un papier à la cuve commercial à motifs de fleurs. Les titres sont réalisés à l'oeser par le relieur.








Sertissage arrière: 1ère réalisation

Les photos ci-dessous, pour cet ouvrage "Promenades botaniques", présentent mon premier essai à peu près convaincant pour cette technique. La méthode, mise au point au fur et à mesure de l'avancement, , est exposée en détails.




















Toutes les peaux utilisées sont parées à la même épaisseur, ici 3/10.

Dessin X (projet)

 Le dessin X ci-contre est exécuté sur papier, puis collé à la colle forte sur une cartonnette de 3/10 dont les dimensions sont très exactement celles du premier plat du livre. Les zones orange et bleu représentent les "patchs" qui fourniront les couleurs des pétales.

Les éléments du dessin, ici les pétales des fleurs, les feuilles et les tiges (plus la pastille ronde pour la pièce de titre), sont alors découpées avec soin.
Des pièces ainsi découpées, on ne conservera, outre la plaque de fond, celles qui doivent rester de la couleur du fond, ici marron (ex. la collerette au centre de la fleur de gauche). Dans un tel cas, on collera la plaque sur un papier simili japon, et l'on viendra remettre à leur place ces petites pièces isolées.

La séquence des opérations suivantes est illustrée par les photos A...F ci-après.



1. Préformage du cuir de couvrure

On empile dans l'ordre: un ais - une feuille de polypropylène fine (type papier pour recouvrir les livres) - la cartonnette du projet, dessin visible au dessus, que l'on garnit de colle mélangée - le cuir de couvrure (ici marron), fleur au dessus, préalablement humecté à l'éponge, soigneusement positionné par rapport au dessin, sachant qu'il constituera le premier plat de la couvrure - une autre feuille de polypropylène - une plaque d'émalène de la taille du projet - enfin un autre ais. On place le tout sous une presse et l'on serre fortement. On a intérêt à ce que la zone de pressage borde assez exactement le carton du côté intérieur. Après quelques heures, on peut retirer le tout, que l'on laisse sécher sous une plaque plane. Le profil des fleurs est alors fortement marqué dans le cuir.
Après séchage, on découpe au scalpel neuf le cuir à l'intérieur des alvéoles, en suivant si possible le fond de celles-ci. En général, les chants des alvéoles sont alors couverts du cuir (ici marron). Si certains chants se sont décollés, on les rabat et on les recolle (colle forte). Pour les chants qui auraient été coupés, on les peint de la teinte générale (ici marron) (le résultat est représenté par la photo A)
Si à nouveau des pièces intérieures sont libérées (collerette marron de la fleur de gauche), on les traite de la même manière et on les conserve.

2. Couleurs arrières

Pour avoir la couleur des fleurs, on réalise un patchwork de trois couleurs. On découpe un rectangle de peau verte, de dimension égale à la cartonnette du projet, qui donnera la couleur des tiges et des feuilles. Par quelques piquages on y repère une zone qui portera la couleur orange, et une zone qui apportera la couleur bleue. En superposant la peau verte, l'orange à gauche, la bleue à droite (Photo B), on découpe les zones définies par le dessin X initial (photo C). La précision de découpe n'est nécessaire que là ou deux couleurs se rencontrent (ici vert-orange et vert-bleu). Sur un papier simili-japon, on peut alors assembler exactement le patchwork des trois couleurs, l'orange et le bleu dans le rectangle vert, toutes les couleurs étant de niveau (photo D).

3. Pressage arrière

On empile à nouveau ais - émalène - polypropylène - patchwork des couleurs, couleurs au dessus, garni de colle mélangée - cartonnette du projet avec son cuir marron au dessus - polypropylène - ais. On met sous presse, on serre et l'on laisse quelques heures.
 Pour les pièces libres éventuelles (collerette de la fleur de gauche), on n'aura pas oublié de les placer à leur emplacement dans les alvéoles de la cartonnette.
Après séchage, du côté face, les couleurs apparaissent "serties" dans la couleur de fond. Au dos, des vides se sont formés dans les zones repoussées (voir la fleur à droite de la photo E).

4. Comblage des vides

On peut combler ces vides à l'arrière à l'aide de divers matériaux. Pour ma part, j'ai choisi de découper des formes dans de la doublure de peau. Une grande précision n'est pas nécessaire. (La doublure de peau se coupe très bien au ciseau, très mal au scalpel). Les zones blanches des photos E et F représentent ces doublures de comblage.
On peut songer aussi bien à du silicone, de la sciure fine agglomérée par de la colle, etc...

L'ensemble peut alors être collé sur le premier plat du livre (colle forte), plutôt par pressage manuel. Le positionnement doit être très précis pour ne pas avoir d'effet d'"escaliers" aux bords.


5. Contre-pressage (facultatif)

Si l'on a rempli les vides (v. section 4) par de la doublure de peau, il se peut qu'elle soit légèrement plus épaisse que les vides à remplir. Un contre pressage sous émalène: ais-polyprop-projet-polyprop-émalène-ais a alors l'avantage d'accentuer le relief de sertissage, mais par contre l'inconvénient de révéler légèrement (suivant lumière) les contours du patchwork. Ce fut le cas pour le projet concerné. Il y a lieu de réfléchir à une solution pour ce désagrément.