mardi 14 décembre 2021

Restaurer des tranches dorées; un challenge "osé"

  L'ouvrage ci-après, représenté après restauration, posait un double challenge, dès lors qu'il devait être recousu.

D'abord, je souhaitais le réemboiter directement dans sa reliure d'origine, sans fendre les mors, ensuite je souhaitais retrouver les tranches dorées, avec quasiment l'aspect de miroir qui avait dû être les leurs. 

Pourtant l'ouvrage devait nécessairement être recousu. Sa construction initiale était basée sur une de ces innombrables techniques industrielles qui ont été essayées à la fin du XIXème, et pour certaines ont eu peu d'avenir. Dans le cas présent, il s'agissait d'un montage sur cahiers à 2 feuillets, agrafés sur une mousseline. Avec le temps, les agrafes ont rouillé, détruisant la mousseline et le fond des feuillets externes. Avec plus de 40 onglets à prévoir, l'objectif d'une couture qui "ne monte pas" côté dos était inaccessible. Par ailleurs, la pratique m'a montré qu'une couture classique préservait rarement les tranches dorées dans leur aspect "miroir" d'origine, en raison des inévitables décalages de cahiers, surtout en gouttière.

La méthode qui a été appliquée à de quoi surprendre. Elle s'inspire très directement de la méthode de reliure "à fils noyés", exposée dans mon article du 27 Février 2018 " Des livres brochés...aux dos arrondis". Je rappelle son principe de base, qui s'applique à un livre formé de pages séparées. Le bloc de pages est "griffé" d'un certain nombre de fentes sur le dos, puis mis en forme sur un cylindre côté gouttière. Après arrondissure du dos (non collé), des fils sont passés dans les fentes et enfin noyés dans une couche de colle. La suite est classique: mousseline, cartons, etc... La méthode a été explicitée également dans le numéro de Mai-Juin 2020 de la revue "Arts et Métiers du Livre", pages 29 à 31.

La seule différence dans le cas présent est que les feuilles, à l'origine, ne sont pas libres. Qu'à celà ne tienne, il suffisait de séparer les paires de feuilles des feuillets*, éventuellement au scalpel, quoique généralement, il suffit de suffit de tirer dessus à partir du haut.

L'idée est osée, certes: plutôt que de reconstruire les feuillets avec des onglets, on les déconstruit !!!

Et pourtant ça marche. On comprendra facilement qu'il n'y a pas pratiquement pas d'augmentation du dos, puisqu'il n'y a ni onglets ni fils de fonds de cahiers. Par ailleurs, si le bloc de feuilles est soigneusement "tassé" sur une surface plane, côté tête, et sur un cylindre, côté gouttière, les tranches dorées sont parfaitement restituées.

La photo ci-contre montre le résultat de l'opération, côté tranche de tête. On voit que le glacis doré est assez bien restitué, et que le dos de l'ouvrage n'a pas "monté", ce qui a permis de le réemboîter dans sa reliure sans fendre les mors.


 

La photo ci-dessus est une vue côté "gouttière". Là encore le doré est assez bien restitué, ce qui est difficile par une couture traditionnelle.

* Notons que l'on peut ne pas déconstruire les feuillets les plus intérieurs des cahiers, soit un sur deux dans le cas présent. Par contre il est impératif qu'il ne reste pas de feuillets emboîtés, sans quoi les feuillets intérieurs ainsi emboîtés ne seraient pas collés.


samedi 13 novembre 2021

Des livres à double entrée

 

Bruno est un correspondant de province, lecteur de ce blog, qui s'étant lancé dans une réalisation assez curieuse, m'a proposé de le suivre au cours de son travail. 

Séduit par le côté "drôle" de ce projet, je ne peux résister à le présenter.

Le challenge consistait à construire un livre à 2 entrées, en quelque sorte comme deux livres collés dos à dos. Sur le sujet, Bruno m'a fourni une documentation importante, qui montre que la chose a eu son heure de gloire.

Les photos ci-contre et ci-dessous montrent quelques réalisations anciennes, de la période XVIème-XIIème siècle.

 Ces ouvrages étaient en général des ouvrages religieux: ancien testament vs nouveau testament, nouveau testament vs livre des psaumes, de sorte que l'officiant de la messe pouvait disposer des deux textes en un seul livre... 

Les photos ci-dessus montrent des exemplaires dos-à-dos simples, mais on voit sur les photos ci-contre à droite que l'idée a été étendue à à des groupes de 5 volumes, voire 6 comme sur la dernière image.

Evidemment, l'idée n'est pertinente que pour des ouvrages qui s'y prêtent, comme par exemple un dictionnaire "français anglais" dans un sens, "anglais français" dans l'autre... 

En l'occurence, Bruno a déniché  deux ouvrages de la collection Gibert Jeune: "Satire contre les femmes" de Boileau, (une compilation de portraits de "mauvaises femmes" - ça existe) et "Satire contre les hommes", de Regnard (fin XVIIème), (un petit poème qui nous révèle que certains maris sont des mufles - est-ce possible ?), suivi de "L'apologie des femmes" de Charles Perrault (fin XVIIème), (autre poème portrait de la femme idéale d'antan - mais pas vraiment d'aujourd'hui !). 

 Quelle belle idée pour en faire un livre à deux entrées !

Les photos ci-contre montrent le résultat de son travail. La principale difficulté consistait dans la conception du plat médian. Au final, un travail de qualité.

 Merci Bruno ! Une idée dont je ne manquerai pas de tirer profit!

jeudi 4 mars 2021

Deux matériaux pour la création (reliefs)

La reliure de création passe souvent passe l'élaboration de reliefs, généralement apposés sur le premier plat de l'ouvrage comme décor. Pour préserver la maniabilité de l'ouvrage, ces reliefs ne peuvent être profonds, et pourraient aussi bien être qualifiés de de "bas-reliefs".

Le principe de réalisation est simple: 

    1. Sculpter le sujet dans un matériau adapté

    2.  Habiller la sculpture ainsi créée par collage d'une peau sous pression à l'émalène. La peau peut être directement la couvrure générale de l'ouvrage. Ou bien ce peut être une peau indépendante collée sur la sculpture. Dans ce dernier cas, le sujet ainsi "habillé" devra être inséré dans une décaissement du carton de couverture.

Dans tous les cas, la question se pose du choix du matériau de sculpture. Il existe certainement beaucoup de possibilités, à choisir soit dans des matériaux usuels, soit parmi les fournitures pour l'artisanat. J'en ai personnellement expérimenté deux qui m'ont donné satisfaction.

La sculpture dans du carton

Tout carton peut être travaillé au scalpel. La "cartonette" (carton bulle) est plus facile à sculpter que le carton de reliure. Cependant, pour obtenir des profondeurs de relief suffisants, il faudra superposer plusieurs couches (au moins 4) de la cartonette la plus épaisse (6/10). L'empilage est alors sculpté au scalpel, puis l'on termine par un ponçage fin.

 

 Les réalisations ci-dessus: "Avignon", d'André Hallays et ci-contre: "L'intelligence des animaux", d'Ernest Menault, ressortent de cette technique.

Dans les deux cas, la couvrure est  une basane amincie à 3/10, et posée directement sur les sculpture en carton.

A noter que le travail de sculpture du carton reste relativement pénible, et manque de précision. On ne pourra donc envisager un motif très détaillé.

 

 

 La sculpture d'une pâte de type polymère

Il en existe un certain nombre, bien connues des modélistes (plastiline, ect...). La pâte FIMO, par exemple, est un matériau commercial très semblable à de la pâte à modeler, de sorte qu'il est très utilisé par les enfants. Le modelage se fait à la main, à l'aide d'outils de modelage simples: couteaux, poinçons, spatules..., Le modèle est ensuite cuit au four à 110 degrés pendant une trentaine de minutes. L'avantage de ce matériau est qu'il ne subit pas de variation dimensionnelle à la cuisson. La pièce obtenue est solide, légèrement élastique, et peut encore être travaillée au couteau et poncée. Le collage d'une peau sur le modèle, à la colle plastique de reliure sous émalène, est efficace pour autant que la pression soit maintenue un temps suffisamment long (une journée). 

La précision de la sculpture n'est limitée que par la finesse de la peau de couvrure, laquelle a tendance à absorber les détails.On devra en tenir compte lors du façonnage.

 Ci-contre à gauche, "Histoire de la caricature et du grotesque", de Thomas Wright, couverte d'un chagrin émeraude, est illsutrée au centre du premier plat d'une figurine grotesque réalisée en pâte FIMO, elle même couverte d'une basane mince (3/10).

 

L'ouvrage ci-contre à droite "Mythologie pittoresque", de J. Odolant-Desnos, est couvert d'une basane lisse de couleur fauve. La figurine au centre du premier plat (la déesse Athéna) est réalisée en pâte FIMO recouverte d'une peau très fine (moins de 2/10), d'agneau glaçé. La figurine est posée sur un fond doré à l'or fin bordé d'un bourrelet formant cadre en relief.

Le médaillon vert montre la sculpture brute en pâte polymère avant couvrure

Au bilan, la pâte polymère m'apparait comme un matériau idéel pour l'objectif visé.

mercredi 30 septembre 2020

Une application de mosaique de cuir par sertissage arrière


Depuis mon billet du 22 Juillet 2019, j'ai continué à développer la méthode de mosaïque de cuir par "sertissage arrière" initiée dans cet article. 

L'intérêt de développer une méthode originale est qu'elle permet de progresser à chaque fois, en tirant les leçons des essais précédents. Ainsi depuis ces 2 ouvrages du 22/07/2019 j'ai présenté 2 nouveaux ouvrages le 3/02/2020, qui évitaient certains défauts des précédents.

Avec ce nouvel ouvrage, j'ai mis la barre assez haut pour me prouver que la méthode était opérationnelle. Le challenge résidait dans l'incrustation d'un dessin assez fin dans un fond doré à l'or. 

On trouvera sur les photos 
A: le  dessin initial (inachevé), qui devait illustrer le "traité des psaumes" de Saint Augustin, folio No 2 (XIème' siècle), et qui a inspiré de nombreux enlumineurs contemporains 
B: une version contemporaine .... qui a été ma principale source d'inspiration, trouvée sur Internet sur le site "www.arts-visuels-elementaire.com" (photo B), ainsi qu'une version légèrement différente dans le blog "Enluminures par Claudine"  
C: la version que j'en ai tirée

 La séquence de photos qui suit résume le cheminement de mon travail.

La première étape consistait  à créer un fond "or". Sur une peau fine (3/10) de couleur quelconque (ici noire), j'ai posé une couche d'or fin. La photo 1 ci-dessous montre ce résultat, avec simplement posée, une ébauche de l'armature de la lettre.


Par ailleurs, ayant préparé sur papier un dessin colorié des motifs à l'intérieur des lobes, je l'ai photocopié en autant que de couleurs de peau différentes, puis j'ai collé, à la colle de pâte, ces photos sur les peaux (ep. 3/10 max) qui leur correspondent; par exemple la photo 2 représente la photo du petit lobe collée sur un cuir "bordeaux".  J'ai ensuite découpé soigneusement les motifs, puis les ai séparés de leur papier simplement en les trempant dans l'eau (ph. 3). Enfin, ayant fixé l'armature du "B" par du papier autocollant, j'ai assemblé ces pièces, à la colle rapide, à l'intérieur des lobes, sur la couche d'or. Dans cette dernière étape, il convient de nettoyer constamment les débords de colle sur l'or, très délicatement à l'aide de cotons tige mouillés. Enfin j'ai appliqué la pression de l'émalène, à l'arrière, en protégeant la face avant par une feuille de polyvinyle très fine, et en maintenant l'armature en place par quelques petits points de colle. Le résultat est montré sur la photo 4, où l'or est "remonté au niveau des motifs.
Lorsqu'on retourne l'ensemble, on constate que des vides se sont créés partout où l'or est remonté en surface. Pour combler ces vides, je fais une photocopie de la lettrine au stade actuel, copie que je colle sur une cartonette ep. 2/10. Dans cette cartonette,  j'ai découpe les zones dorées (ph. 5).

 Ces fragments de cartonette sont alors reportés à l'arrière de la lettrine dans les vides qui leur correspondent. Ainsi sur la photo 6, on voit le dos de la lettrine, avec ses "vides" dans le lobe du bas, et des comblages déjà posés dans le lobe du haut.

La photo 7 montre l'arrière complètement garni. On a appliqué une légère poussée à l'émalène, cette fois de l'avant, armature en place, afin de mieux marquer le présence des comblages. Il convient toutefois que cette poussée reste modérée sous peine de voir apparaître sur l'avant des défauts éventuels de l'arrière (imprécision des comblages). Le résultat est sur la photo 8.









 L'armature en cartonette est ensuite détachée et traitée indépendamment. La construction sera évoquée rapidement. La lettre doit comporter quelques "fenêtres" faisant apparaître un fond orange (v. photo D). Je découpe ces "fenêtres" dans l'ébauche en carton. Je la revêts d'un cuir vert que je forme par pression à l'émalène sur la face avant. J'évide les zones de cuir vert qui obstruent alors les "fenêtres". Sur les bords extérieurs il vaut mieux laisser provisoirement une marge de vert , marge qui viendra "habiller" la lettrine. Je colle derrière l'armature le cuir orange ajusté exactement. Je reprends la lettrine que je découpe exactement au niveau du contour extérieur de l'armature

Je colle l'armature dessus, puis sous une légère pression d'émalène, le cuir vert vient habiller l'ensemble sur les bords.J'ai utilisé cette lettrine "B" pour illustrer l'ouvrage d'Umberto Eco "Baudolino" (Ph. D). J'ai inséré la lettrine dans un cuir "fauve". J'ai ajouté quelques fantaisies sur le dos, où j'ai incrusté des "flammes" vomies par deux chimères en relief, semblables à celles qui figurent sur la lettrine (Ph. E). Les flammes portent les titre et auteur du livre. Les tranchefiles son faites de petites bandes de cuir sur un jonc; les "garde couleurs" sont un imprimé commercial multicolore pouvant rappeler les couleurs de la lettrine.

samedi 30 mai 2020

Une reliure sans ficelles, ni rubans, ni colle....avec cousoir.

 Cet article daté du 30 Mai 2020 a de fait été profondément remanié en Janvier 2021, de façon à pallier à de grosses insuffisances de la méthode exposée. La pertinence de ce remaniement est attestée par une réalisation plus convaincante en fin de l'article.

Dans mon article du 22 Septembre 2018, je présentais un schéma de reliure sans ficelles ni rubans. La technique proposée s'apparentait à la reliure copte. Dans un article plus récent du 25 Octobre 2019, j'en donnais une version de surcroit sans colle au dos. Dans les deux cas, je proposais ces solutions pour des livres à petit nombre de cahiers (livres d'enfants), en imposant une contrainte maximale de "réversibilité"des opérations.

On connait l'importance qu'il y a lieu d'attacher à la réversibilité des opérations. C'est un principe général; toute restauration, et même toute reliure, devrait respecter ce principe suivant lequel toute opération portant sur le document d'origine devrait en principe pouvoir être défaite si besoin est.
Pourquoi déferait-on ce qui a été fait ? Soit que l'on juge, soi-même ou un autre, que l'on aurait pu faire mieux, soit que les possibilités de la technique permettent demain ce qui n'est pas possible aujourd'hui...
La question de la réversibilité porte surtout sur l'utilisation de la colle. Le collage à la colle d'amidon peut être défait par simple apport d'eau, alors que la colle chimique ne le permet pas.
Respecter ce choix est déjà une bonne précaution; mais pourtant un peu illusoire, car lorsqu'on nourrit les dos de colle de pâte pour y accrocher une mousseline, il y a peu de chances, en cas de démontage que les cahiers en ressortent indemnes. C'est pour cette raison que j'ai recherché des solutions de restauration sans colle (ou presque).

 A partir des essais précédemment cités, j'ai voulu étendre ces solutions à un ouvrage plus important, et de surcroit un ouvrage (presque) rare, et cela sans sacrifier aux contraintes maximales de réversibilité. Malheureusement, les méthodes citées précédemment s'avéraient très malcommodes dès lors que l'ouvrage dépassait 5 ou 6 cahiers. J'ai donc repris l'ensemble du processus à la base afin d'en développer une version plus efficace.

Les clés de la réussite tiennent dans les principes suivants. Utilisation d'un cousoir pour une meilleure manipulation. Simplification du schéma de couture par abandon des noeuds de chaînette" intermédiaires propres à la reliure copte, mais en conservant les noeuds extrêmes pour une meilleure solidité. Accrochage des plats à la colle réversible (colle de pâte) sur de petites surfaces.

On suivra la méthode à travers les schémas ci-après, que l'on peut agrandir en cliquant dessus.

Les cahiers font l'objet d'un grecquage comportant, par exemple 5 fentes équidistantes.
Le cousoir est équipé en correspondance par autant de fils (simples fils de grade moyen). Ces fils ne servent en fait qu'au guidage de la construction, et pourront (ou non) être retirés à la fin, simplement en tirant dessus. 

 Le premier cahier est présenté sur le cousoir équipé de la mousseline, coupée de façon à laisser libres, en largeur, les 2 fils extrêmes et en longueur débordant suffisamment pour permettre l'accrochage ultérieur des plats sur au moins 3cm..

 Le mode de couture suit le schéma indiqué ci-contre. On pourra suivre le trajet du fil entre les cahiers 4,5,6, à partir du point A4, première fente du cahier 4. On voit que l'on alterne systématiquement entre deux cahiers, de sorte que chaque cahier est relié au précédent. Par ailleurs, on n'oubliera pas les noeuds de chaînette aux 2 extrémités.

 De façon à assurer le départ de la couture, on prévoira un double noeud entre le fil de départ en A1 et le retour du 2ème cahier en A2. De même entre les deux derniers cahiers.

 Si l'on s'en tient à ce schéma, on remarquera que tous les cahiers sont cousus sur 4 travées, sauf le premier et le dernier. Si l'on veut éviter cette anomalie, on peut, comme sur le schéma ci-contre, faire un retour sur le 1er cahier (ou le dernier) - suivre le chemin A-B...L, en doublant deux des 4 travées du 1er cahier. On n'oubliera pas au retour  le double noeud au point J, avec le bout de fil A. 


Afin que l'article soit complet, j'ai rappelé ci -après la suite de construction de l'ouvrage, suivant un principe maintes fois utilisé: la pose de la couverture sur "pattes d'assemblage". Le principe est résumé par le schéma ci-après, en suivant les numéros des opérations.

On a prévu en tête du livre une garde blanche prolongée par un retour du côté du mors. De même à la fin du livre. 

1. On rabat et on colle la mousseline sur ces retours. Les retours ainsi équipés forment les "pattes" d'assemblage.

2. Sur ces pattes on vient coller un papier de couleur adaptée, mais qui n'est pas collé sur la mousseline au dos. Ici, la nature de la colle n'a pas d'importance car on est alors sur des matériaux neufs.

3. Sur les "pattes" on colle à la colle réversible, les deux plats.

4. Sur le dos papier, on colle une carte faisant office de faux-dos

5. Sur ce faux-dos on vient coller (colle réversible) le dos du livre (si on a pu le sauver; sinon on le fabrique sur imprimante).

Les seuls collages portant sur les documents originaux, sont, depuis le début des opérations (couture comprise) des collages réversibles (plats et dos) portant sur de petites surfaces.

Si l'on craint le manque de solidité du dos, qui n'est tenu que par le papier de l'étape 2, on peut doubler ce papier intérieurement par un papier indéchirable de même forme.

 

 

Les photos ci-contre montrent une réalisation.

La photo 1 montre le livre ouvert, qui s'ouvre totalement "à plat". 

La photo 2 montre le montage du 1er plat sur la "patte" d'accrochage.

La photo 3 montre l'effet de "soufflet permis par le "faux-dos".

La photo 4 montre le livre ouvert côté couvrure. On voit que le maintien de l'ouvrage est correct.





mercredi 15 avril 2020

Relier des livres brochés, d'autres méthodes

Des solutions pour relier des livres brochés (au sens que ce mot a aujourd'hui, c'est à dire des livres non formés de cahiers, donc pratiquement tous les livres publiés de nos jours) ont déjà été présentées dans ce blog.
Au delà de la solution classique, citée dans tous les ouvrages de reliure, qui consiste à coudre des pages entre elles à la machine pour former des cahiers, une solution simple et classique, par "couture à fils noyés" a fait l'objet de l'article, dans ce blog,  "un tutoriel pour la reliure d'emboitage" du 25/02/2018, puis une solution plus élaborée a été proposée dans l'article "Des livres brochés aux dos arrondis", du 27/02/2018.

Cette dernière solution permet de produire un livre tout à fait semblable à une reliure "à la française", et présente à mon sens beaucoup de qualités: rapide, robuste, élégante, simple... Cependant je ne saurais la recommander pour des ouvrages anciens, surtout dans un contexte de restauration. Le cas est rare, puisque ces ouvrages étaient toujours formés de cahiers. On rencontre toutefois des cas où les feuilles ont dû être désolidarisées, en général parce qu'une endossure "sauvage" a complètement détérioré les fonds de cahiers. La solution évoquée précédemment reste possible, mais le résultat n'est pas vraiment conforme à l'aspect d'un livre ancien, surtout au niveau de l'ouverture des fonds de pages. Dans une optique de restauration exigeante de l'ouvrage, ce point peut apparaître comme rédhibitoire.

Il y a une autre raison qui peut rendre difficile la solution par fils noyés. Dans certains ouvrages, et en particulier les éditions modernes, les marges intérieures des pages sont courtes, et l'on se rappellera que la méthode en question (comme la méthode traditionnelle par couture) oblige à en prélever une petite distance pour la couture. Ce point peut rendre l'ouvrage difficile à lire, voire impossible.

Une solution "à priori" consisterait à constituer des cahiers en regroupant des pages avec des onglets. Malheureusement, cette solution est inopérante car elle fait "monter" exagérément le dos, qu'il devient difficile d'arrondir correctement.

Les 2 solutions qui seront présentées ci-dessous s'inspirent de cette idée mais évitent son inconvénient par un décalage judicieux des onglets. Ce faisant, elles permettent de retrouver la structure traditionnelle en cahiers, et pour la deuxième méthode sans perte de la marge intérieure. Précisons toutefois qu'elles sont très laborieuses, et qu'on ne peut les conseiller que dans les cas exceptionnels qui ont été évoqués plus haut.

La première solution m'a été fournie par mon ami et professeur de dorure François Voignier. On la trouve également évoquée dans des documents anciens. La figure suivante permet d'en comprendre le principe.



Les pages sont recoupées côté marge intérieure par groupes de 6 pages. Par exemple, pour le premier cahier:
     - les feuilles 1-2 et 11-12 sont recoupées sur 6mm
     - les feuilles 3-4 et 9-10 sont recoupées sur 3mm
     - les feuilles 5-6 et 7-8 ne  sont pas recoupées

Par cette méthode, un seul onglet est posé pour réunir les 6 pages. Les 6 pages étant posées sur table convenablement alignées côté "gouttière", on encolle en une seule fois les 3 feuilles supérieures sur 9mm côté dos, on pose un onglet de 18mm, on retourne l'ensemble et l'on fait de même en repliant l'onglet sur les 3  feuilles inférieures.
L'inconvénient de cette méthode est que (voir figure), les feuille 1-2 et 11-12 ne s'ouvrent qu'au niveau du point P, la feuille 3-4 (et de même 9-10), au niveau du point Q. Il y a donc perte de marge intérieure pour ces feuilles.



La deuxième méthode, proposée ci-après, se comprend aisément sur la figure ci-dessus.  Les feuilles sont coupées comme précédemment, mais dans un ordre différent:
     - les feuilles 1-2 et 11-12 ne sont pas recoupées
     - les feuilles 3-4 et 9-10 sont recoupées sur 3mm
     - les feuilles 5-6 et 7-8 sont recoupées sur 6mm
Les paires de feuilles symétriques sont alors reliées par un onglet pour chaque paire, mais cet onglet est prolongé de façon à ramener tous les fonds de feuillets au même niveau.
Dans ce cas, toutes les pages s'ouvrent au fond de l'onglet 5-8.

 Au point de vue de la hauteur du dos, on voit que dans les deux cas, le dos a monté, au niveau de la coupe AA, de 2 fois l'épaisseur de l'onglet. Au niveau des coupes BB et CC (2ème méthode), il y a plus d'onglets mais d'autant moins de feuilles. L'épaisseur, une fois comprimée, est normalement plus mince qu'au niveau AA. Donc sous cet aspect, les deux méthodes sont équivalentes.




La mise en oeuvre pratique pour la 2ème méthode est illustrée par le schéma ci-dessus. On crée un gabarit égal au feuillet externe ouvert (par ex. avec les pages 2,11 visibles). On place une protection plastique sous la jonction des feuilles, protection que l'on peut nettoyer après chaque pose d'onglet. Pour chaque feuillet, on dispose les 2 feuilles sur le gabarit, au dessus de la protection (pages 3-4 et 9-10 sur la figure). On encolle les bords intérieurs des feuilles sur 3mm en délimitant la colle à l'aide de macules (plastiques par ex.).  On mesure l'espace réel entre les deux feuilles (en principe 0 ou 6 ou 12mm), qui augmenté des 6mm de collage donne la largeur de l'onglet. On coupe cet onglet et on le place à cheval sur l'espace mesuré . On détache le feuillet ainsi constitué en glissant un plioir dessous. A l'aide de papier gaufré (genre Sopalin), on éponge les excès de colle et l'on protège la zone de l'onglet à l'aide d'une bande de papier gaufré que l'on pointe au plioir (sans l'écraser complètement) en quelques points, ce qui permet d'empiler provisoirement les feuillets ainsi constitués

Pour la couture, et pour les 2 méthodes, on peut utiliser un fil assez gros puisqu'il vient se loger dans la partie mince du cahier.

J'ai expérimenté les 2 méthodes, qui toutes deux fonctionnent. La deuxième est évidemment beaucoup plus laborieuse que la première, car elle requiert la pose de trois fois plus d'onglets. Elle a cependant les avantages décrits plus haut au niveau du résultat.



Les photos ci-dessus montrent l'application de la 2ème méthode à un ouvrage ancien composé de 162 feuilles, dont on fait 27 cahiers de 6 feuilles. On voit que la hauteur initiale du dos, de 26mm est montée à 30mm après construction des cahiers, puis à 35mm après couture avec un fil de grade 18. L'augmentation de hauteur d'environ 1/3 de la hauteur initiale est dans la norme, et permet un arrondi dans les conditions normales.

samedi 11 avril 2020

Une mosaïque de cuir par la méthode Creuzevault

 La création de mosaïque de cuir implique généralement un travail extrêmement minutieux dans la mesure où les différentes pièces doivent s'ajuster exactement les unes aux autres, ou s'ajuster précisément dans des places prévues à cet effet.

Il existe une méthode qui ne présente pas cet inconvénient, et que l'on connait sous le nom de "méthode Creuzevault", du nom d'une dynastie de relieurs du début du XXème siècle, Louis le père et Henri le fils.

  Le principe en est simple. Des motifs de peau sont disposés et collés sur un cuir qui sera le matériau de couvrure général (fig. 1). La "tartine" est mise sous la presse, avec une plaque d'émalène intermédiaire disposée côté chair.


 
Ce qui en ressort est, côté fleur, l'image exacte de ce que l'on verra in fine, cependant les pièces rapportées se sont enfoncées dans la peau de couvrure, et réapparaissent côté chair sous forme de reliefs équivalents (fig. 2) .

On demande alors au pareur de refendre cet ensemble à une épaisseur choisie. La peau qui en ressort peut alors être utilisée comme un cuir de couvrure ordinaire

 

La seule difficulté au niveau de la conception de l'ensemble consiste dans le respect des épaisseurs.
La figure ci-dessus permet de comprendre cette condition.

On suppose que le couteau du pareur doit laisser au dessus et au dessous de la coupe une épaisseur minimum c de cuir, par ex. c=3/10mm. Il est clair que la hauteur de coupe hp demandée au pareur doit être supérieure à hmin=e+c où e est l'épaisseur des éléments de décor, et inférieure à hmax=h-c, où h est l'épaisseur de la peau avant refendage. En regroupant e+c<hp<h-c, on déduit d'abord e+c<h-c, soit e<h-2c.
Par exemple, pour un cuir d'épaisseur (avant refendage) h=10/10, avec c=3/10, on voit que l'épaisseur de l'élément de décor e doit être inférieure à 4/10. Si l'on choisit e=3/10,  la hauteur de coupe demandée au pareur sera donc comprise entre 6/10 et 7/10.

Ce calcul montre à l'évidence qu'on ne pourra guère superposer plus d'une épaisseur de décor, car en place de e il faudrait considérer e1+e2<h-2c, condition difficile à réaliser avec des épaisseurs usuelles.

Les photos jointes montrent un exemple réalisé avec l'ouvrage de Patrick de Carolis "La dame du Palatin", histoire de l'ascension sociale d'une femme, dans l'univers violent des empereurs romains.

La méthode est intéressante pour sa facilité de mise en oeuvre. Cependant elle n'est efficace que pour des décors faits de pièces indépendantes, posées sur un fond unique, comme ci-dessus. Elle le serait moins pour  un décor fait de pièces jointives, qu'il faudrait alors découper et assembler avec précision, comme usuellement.